Elle a déjà bien tourné la petite leçon de formatage de Télérama mais je vous l’embedde quand-même.
Et on en convient, elle voit plutôt juste : devant la plupart des reportages tv, j’ai moi aussi l’impression d’être pris pour un con, et depuis de nombreuses années. Ce n’est donc pas que le choix des sujets qu’on retrouve dans les JT des différentes chaînes qui s’uniformise constamment, c’est aussi quantité de détails formels : structuration, effets de transition, choix musicaux, lieux communs. Le journalisme à la télé, à quelques exceptions près, tend dans la construction de majorité de contenus d’information vers le reportage Envoyé Spécial ou Zone Interdite, avec tout ce que ça implique. C’est même un des objectifs les plus répandus parmi les jeunes diplômés qui se lancent dans le journalisme TV : réaliser et diffuser un reportage pour une de ces émissions “nobles”.
Quand j’étudiais le journalisme, j’avais interrogé mes profs sur les raisons pour lesquels ce ton s’était imposé. “T’inquiète, tu imite et ça ira” me rétorquait-on. La réponse n’était pourtant pas si compliquée. Si le ton du journaliste est abrutissant, c’est parce que la télé, en parfait exemple d’un média de la rareté, doit fédérer large pour exister. Il faut parler au plus abruti d’entre les téléspectateurs pour que tous comprennent, adhèrent et restent pendant la pub. Et on le sait, si il y a bien un langage que le plus abruti (en fait c’est une abrutie, on l’appelle “Madame Michu”) comprend, c’est celui des émotions. Alors on parle lentement, on insiste sur certains mots, on dramatise, on transforme le réel en jolies ou tragiques histoires, et on en fait plutôt trop que pas assez, quitte à rogner un peu sur la déontologie, qui ne pèse pas lourd face à l’audimat (lire “l’Audimat à Mort“). Les exceptions sont nombreuses, et on est mieux lotis en France qu’ailleurs, mais quand bien-même c’est une tendance lourde.
Et de fait, ce ton s’est tellement imposé qu’on ne sait effectivement même plus pourquoi il faut l’utiliser (voir le mec au dessus qui, franchement, dit de la merde). Dans le rush de la construction de l’information, pas le temps de s’interroger sur la façon de la communiquer. On imite et ça ira. Et je l’avoue, je me suis moi-même laissé emporter par la facilité de nombreuses fois. On connaît, c’est simple, pratique. C’est un no-brainer.
Mais on voit de plus en plus clairement que cette tendance est amenée à s’estomper. Avec Internet et la baisse des coûts de production, le contenu vidéo d’information rentre lui aussi dans l’économie de l’abondance, allongeant la longueur de la traîne et abaissant sa tête. De plus en plus de contenus éclatent l’information en fonction de niches d’audience de plus en plus diverses. Et il est donc bien probable que le journaliste audiovisuel multimédia, qui ne s’adresse plus à 18 millions de téléspectateurs, mais au mieux à quelques dizaines de milliers d’internautes, change la forme de son discours. Le format unique est en passe d’être détrôné.
Évidemment, il y a aussi des contraintes pour les contenus vidéos d’information sur le net (la première étant, bien sur, le manque de thune). Mais la plupart sont contrebalancées par les possibilités offertes par le média. S’il faut rester court, plus besoin de tout mettre dans une vidéo : On l’agrémentera avec pertinence de texte, d’infographies, d’interactivité (lire Alain Joannès pour tout ça). De plus comme son audience est réduite, sélectionnée et souvent plus proche, dans le temps notamment, le journaliste peut s’y adresser avec une plus grande liberté de ton. Si les blogs influent déjà (très lentement, ok) sur l’écriture journalistique, on commencent à voir que les vidéocasts influent eux aussi sur les vidéos d’information.
En fait les choix d’élaboration d’un contenu sont devenus tellement nombreux, et les publics tellement variés, que le journaliste qui veut grandir professionnellement sur le net ne devrait plus se contenter d’imiter. Il lui faut être original, faire des expérimentations, oser, y aller à l’intuition, multiplier ses références, et voir si ça réagit. Il lui faut devenir un auteur, à savoir si on en croît Wikipédia “une personne qui a fait une création originale manifestant sa personnalité“. Le tout en respectant bien sur le dernier repère immuable, la déontologie.
De là, des tendances formelles émergeront, émergent déjà (les webdocus type diaporama sonores, le motion design d’information) mais elles seront bien plus nombreuses que celles de la TV d’aujourd’hui. Mieux, les tendances du net influeront encore plus, espérons-le, sur les tendances des médias traditionnels, où les choses évoluent depuis quelques temps déjà vers plus d’originalité. Bien sur il y aura toujours des contenus destinés au plus grand nombre, la tête de la traîne ne disparaîtra pas. Mais je me plais à penser que, sur le long-terme, plus il sera exposé à une large variété de contenus, plus le grand public refusera qu’on lui parle comme à un demeuré.
