February 14, 2010

Tes mots pour me convaincre.

Tok pisin bilong yu tasol, expression pidgin. Littéralement “Seuls tes mots pour me convaincre”, ou “Je te fais confiance”.

J’ai déjà pas mal parlé de ça, rédigé trop tôt quelques posts, effacés depuis. En 2007, j’ai passé quelques mois en Océanie, pour voyager, me prendre un peu en main après les études, initier un projet ou deux, voir du pays. Je n’en ai pas gardé grand chose d’autre que  le souvenir de deux expériences, l’une et l’autre un peu perturbantes. Leur proximité dans le temps, deux mois d’écart, aurait dû me marquer sur le coup, mais non, je ne me rend compte de leurs ressemblances qu’aujourd’hui. Elles constituent deux étapes importantes d’une sorte de parcours déniaisant de réflexion générale sur les relations inter-personnelles. Je n’ai pas vu la lumière, loin de là, mais je voulais quand-même les raconter correctement, séparément, depuis longtemps. Je ne sais pas si ça interressera grand monde, mais je m’en carre, je vais les raconter ensemble ici, dans le détail.

Un commercial humain.

Début 2007, nous atterrissons avec un ami à Brisbane, à l’est de l’Australie. Nous dégotons rapidement une guest-house où s’installer un mois ou deux, le temps de faire quelques milliers de dollars pour se louer un van et bourlinguer tranquillement par la suite. J’ai en plus de mon côté un autre objectif : j’ai envie de réaliser tout seul un documentaire, de l’écriture à la post-prod. Quelque chose de perso, pour l’expérience et pour me vendre. Je n’ambitionne pas d’envoyer mon film à Sundance, mais j’ai envie de me prouver que je pourrais aboutir seul un gros projet, en mettant de mon côté les avantages d’être dans un pays lointain, et de me laisser toucher par une histoire dont je serais l’unique conteur. J’ai donc amené un caméscope et un micro, me disant que dès que je trouverais telle histoire, je me lancerais.

Pour l’heure, la guesthouse est pleine d’une vingtaine de jeunes originaires de partout et je sympathise rapidement avec un allemand, Alex. Alex est une sorte de gendre idéal : champion de pocker, magicien hyper habile, un anglais parfait, une tchatche de fou, et beau gosse de surcroit. Et il me propose un boulot.

C’est un travail de commercial, rémunéré à la commission, mais je n’ai pas à m’en faire. Si je respecte toutes les étapes, je peux toucher, comme lui, l’équivalent de 1000 euros la semaine, easy. Et puis la vente directe, c’est la loi des grands nombres, plus tu fais de tentatives, plus tu gagnes. Suffit d’être motivé et patient. Je suis loin d’avoir une mentalité de commercial, mais ça me fera toujours travailler l’anglais, me dis-je. Et puis le mec est convaincant, et je n’ai pas d’autre option. Je marche.

Seul pré-requis, aller bosser sappé. Je n’ai pas encore gagné un rond et je n’ai pas trop de blé, mais pas grave, je m’achète costard, cravates et chaussures pas chères et postule. Mon anglais est suffisant, et j’ai été correctement briefé, ma motivation semble leur convenir. Le rendez-vous est pris pour le lundi d’après, pour une première session de formation. Il me fallait un job, j’en ai un, je suis content. Aucune garantie d’être payé un jour mais au moins quelque part où tenter de l’être.

C’est le Cobra Group qui m’emploie. Le Cobra Group est le leader mondiale de la vente directe, de commercial à particulier, à la Benoit Pooelvorde dans les Portes de la Gloire, mais à l’anglo-saxonne. Tu travailles avec une dizaine de commerciaux pour une toute petite entité dont tu n’es pas salarié, car tu n’es que contractant, c’est ton boss l’unique salarié. Par contre, tu touches une commission sur ce que tu vends, et ton boss aussi, une plus grosse. Moi je vais vendre des cartes American Express dans les aéroports, mais ça peut être tout et n’importe quoi, des œuvres d’art en porte à porte, aux charities dans les avenues des centres-ville.

Le Cobra Group a élaboré la méthode dite du “Human Commercial™”, qui a été efficacement opérée sur moi dès qu’Alex a entrepris de me convaincre. C’est une optimisation ultra rationnelle du montant de tune que qu’on peut obtenir d’une session de tchatche avec quelqu’un. Une formule pour vendre, au maximum de son prix, un stylo bille au patron de Bic. La méthode est même censée être plus efficace pour faire acheter un produit que n’importe quelle campagne de communication, mail, radio et même tv. Sans entrer dans le détail, elle consiste en une chiée d’étapes d’apprentissage, de principes hyper rationnels, de rituels de vente, de niveaux d’expérience. Et quand est atteint un nouveau palier, (en nombre de ventes), le boulot consiste à enseigner les rudiments au palier d’en dessous. Tout est étudié, et l’époque ou sourire et pitcher en même temps te donnait l’air stupide, est rapidement oubliée.

Le matin, les différents commerciaux se retrouvent à 7h00 dans les locaux, tous ostensiblement costardés et rasés de près. Une techno criarde t’explose les tympans et le boss hurle le nom du premier vendeur de la veille, James ou Brett, et avec un air de présentateur tv, sonne une cloche pour que les autres équipes soient aussi au courant, et tentent de dépasser James ou Brett ce jour-là. Car ce jour là, ça tombe bien, il y a une prime encore plus grosse pour le premier vendeur.

Et puis les équipes se rendent alors dans les centre commerciaux, ou comme moi dans les aéroports de la ville, accoster de riches voyageurs pour leur vendre la carte American Express Platinum dont ils ont besoin.

L’Australie est un pays grand comme un continent, tout le monde y prend l’avion pour la moindre visite de famille. Bien sur, tout le monde n’est pas riche, mais en Australie pour plusieurs raisons, il y a beaucoup de gens aisés et crédules à qui c’est plutôt facile de vendre une Amex, qui leur permettra de gagner plein de miles dès qu’ils dépenseront des dollars. Et donc moi aussi, sans aucune experience, j’ai réussi à vendre une certaine quantité de cartes en plastique pour hauts revenus.

Mais c’est surtout la sophistication, familière et particulière à la fois, de l’organisation du Cobra Group, qui m’a impressionné. De la même manière que j’ai moi contracté avec une petite entité au dessus, la petite entité contracte, comme des dizaines d’autres, avec une plus grosse au dessus d’elle, qui elle même contracte avec le siège du Cobra Group, qui touche un bénéfice sur chaque vente sans garantir rien d’autre en retour qu’un label de marque, et un produit à vendre.

Et donc, plus le niveau des gens que tu forme s’élève, plus tu t’élève toi dans la pyramide, jusqu’à un certain point. Des rumeurs folles courent sur les dirigeants du Cobra Group, le sommet de cette pyramide : des revenus colossaux, des mecs de pas 25 piges qui sont devenus millionnaires en quelques années, certaines de ces histoires figurant parfois au sommaire du magazine interne du groupe.

Pour ma part, j’ai gravi deux échelons et puis trois semaines après mon arrivée, je me suis cassé. Je n’arrivais à vendre qu’aux crédules, ce qui ne me suffisait pas à gagner suffisamment pour apaiser cette sensation d’entuber. Plus envie de sourire non-stop, de ne jamais pouvoir se plaindre, de dépenser une énergie incroyable juste pour montrer combien t’en a à revendre, de faire semblant d’être pote avec des gens dont le but n’est que de faire des quantités astronomiques de tunes parce que ils croient que pour eux aussi c’est possible. La curiosité passée, plus envie de se renier, en somme.

Je vous passe les exemples de ceux qui ont commencé à moins sourire, ou faire le début d’une remarque sur les horaires, qu’on a bouté hors du système du jour au lendemain, pour éviter que la pomme pourrie ne contamine le panier.

Selon Alex, ceux qui ont tenter de faire du Cobra en France se sont pété les dents. Exporter un tel concept dans ces pays pleins de râleurs et de syndicats est naturellement bien plus difficile en soit que, disons, de l’exporter à Singapour, ou dans ces pays d’Asie où les nouveaux riches courent derrières les artefacts de la richesse. Alex s’en est donc allé avec son boss tenter sa chance en Irlande, autre pays en plein boom. Grand bien leur fasse, moi je me suis rabattu sur une usine de conditionnement alimentaire nauséabonde, où pendant un mois et demi de cassage de dos, je me suis fait plein de pépettes. Et je n’ai jamais rien tenté de vendre à un particulier depuis.


Helen, la bienfaisante.


Retour à la guesthouse. Un jour, Julia, la tenancière, me parle de sa tante Helen, soixante ans, qui vit en Papouasie Nouvelle Guinée, au nord de l’Australie. Helen s’est toujours occupée des gens autour d’elle, m’explique Julia, et a donc décider de s’investir en politique il y a quelques années. Elle s’est même présentée aux dernières élections législatives, 5 ans plus tôt, et y est arrivée troisième sur une vingtaine de candidats députés.

Julia m’explique la situation du pays : depuis 32 ans qu’elle a accédé à l’indépendance, la Papouasie retourne doucettement là d’où l’avaient tiré des années d’administration étrangère : le développement zéro, un état “proche” de la nature. Une des causes principales de cette régression est simple à comprendre : des politiciens inexpérimentés, accédant au pouvoir pour la première fois, se laissent tenter par l’argent facile de la corruption et s’enlisent dans un confort à l’autre extrémité de la condition de la majorité des habitants du pays. Et alors que certains n’ont encore jamais vu de blancs, eux se barricadent dans des maisons bardées de caméras de surveillance sur des collines privatisées de Port Moresby, dans une dynamique sociale bien connue des pays en voie de mauvais développement.

Julia me raconte qu’Helen n’est pas de ceux là, qu’elle a toujours vécu de peu de choses, entourée de villageois. Elle me conseille d’y aller, pour mon documentaire, me dit qu’Helen m’accueillera, que je pourrai faire le tour des villages avec elle, pour sa campagne lors des prochaines élections dans quelques mois, que je découvrirai pleins de choses que je n’imagine pas. La nana est convaincante, et je n’ai pas d’autre option, j’achète mon billet.

Me voilà quelques mois plus tard survolant la grande barrière de corail, dans un avion pour Port Moresby. Pour l’anecdote, personne ne sait que je suis là, et le mec a côté de moi me parle du paludisme, qui provoque souffrances et morts en quantités statistiquement respectables, des dangers à emprunter les nationales, des racailles dans les rues de la capitale. Pendant ce temps, le petit zinc fais des tours hyper serrés au dessus de la piste en émettant des bruits étranges. Je perle un brin.

Je dois avouer à ce niveau là de l’histoire, que naïvement, je croyais m’empreindre en Papouasie d’une sorte de sagesse, d’une supériorité des valeurs naturelles, dans un pays ou subsiste encore une tradition tribale vivace.

Eh bien je n’ai pas expérimenté grand chose à ce niveau là. J’ai suivi Helen chez elle et dans tous ses déplacements pendant trois semaines. J’ai cru mourir sur une barque à moteur en plein océan, j’ai roulé des heures avec un opossum étouffant dans la boite à gant devant moi, j’ai tiré mon premier coup de feu, tuant un corbeau innocent, j’ai mangé du crocodile et de la tortue, j’ai fumé des cigarettes dans du papier journal et du cannabis de la jungle, bu de l’alcool frelaté, rit avec un politicien corrompu, effrayé de ma couleur de peau de jeunes villageois. J’ai aussi ressenti ce basique problème de conscience de celui qui apprécie pour la première fois une condition autre, ai ignoré nombre des sollicitations, pourtant souvent louables, qu’ont certains pour le blanc dans un pays de noirs. Et malgré mes efforts, je me suis souvent écouté parler avec supériorité à mes interlocuteurs autochtones. En bref, j’ai vu plutôt descendre que monter mon curseur de mec moralement respectable.

Mais devinez quoi : en Papouasie si vous êtes blanc et/ou éduqué, et pas trop timide, vous êtes quelqu’un de rare. Vous ne saurez sans doute pas construire une cabane le premier jour, mais vous saurez rapidement convaincre un bon nombre de gens, quelque soit votre but, encore plus facilement que n’importe quel voyageur australien crédule. Moi, il ne me fallait souvent les convaincre que de répondre à mes questions, mais toutes sortes de raisons m’apparaissaient, chez certains, de tirer parti de leur prochain, et ils ne s’en privaient pas.

Il y a beaucoup de bonté chez les papous, surtout là ou j’étais. Une bonté touchante, j’en avais la larme en partant. Mais la bonté naturelle du paysan cultivant ses patates pour en troquer contre un poiscaille, n’entre pas en ligne de compte dans la tête du politicien local décidé à lui extorquer une partie de son terrain contre rien, afin d’y construire une maison par exemple. La bonté naturelle de beaucoup de papous ne les aide pas à développer leur pays, bien au contraire.

Helen m’est vite apparue fidèle à la description qu’en avait fait sa nièce. Elle a créé une association pour aider les villageois de Nouvelle Irlande à gagner en autonomie. Elle leur ramène régulièrement des médicaments de la capitale. Son programme électoral, bien que naïf, est empreint d’une juste ambition. Elle a beaucoup et ne vit avec pas grand chose, et elle aide, dans les problèmes du quotidien, une quantité considérable de gens, dont beaucoup dressent d’elle un portrait dithyrambique.

Mais voilà, elle a fait fortune en vendant des munitions et en tenant une salle de jeux. Elle fait travailler 24/24 plus d’une vingtaine de gars contre gite et couvert, et quelques balles de fusil pour chasser le crocodile. Et c’est elle qui, désireuse de se faire construire une maison de repos, a acheté pour deux cent dollar la moitié d’une île de cent mètres de diamètre à une famille insulaire. Mais ne lui jette pas la pierre, donc.

J’ai fait un documentaire de tout ce que j’ai vu à ce sujet là bas. Bien qu’un peu amateur, il constitue mon premier gros projet, et m’emplit conséquemment de fierté.

Et puis à mon retour, j’ai fait mon entrée dans la vie active.  J’ai noué et rompu des relations amicales, amoureuses, et professionnelles. J’ai découvert comme beaucoup le jeu des influences sur le net. J’ai entrepris d’autres projets documentaires. Eh bien tout ça participe à cette même réflexion et me rapproche du même constat :

C’est une farandole ordinaire et universelle de forts et de faibles, de convaincants et de convaincus. C’est tout un système complexe de relations de domination entre personnes, invariablement promu. Ce sont des dynamiques qui existent pareillement en famille, entre amis, dans les pays riches et dans les pays non développés, sur Internet.

Je crois qu’à l’âge que j’avais, on ne connaît que de loin cet état de fait, je ne crois pas qu’on en soit pleinement conscient. Je crois que plus on se développe, plus le système est sophistiqué, et plus il tend soit disant vers l’irréprochable, pour passer entre les mailles légales ou conventionnelles, pour s’effacer de notre radar moral de gens éduqués, ou pour être plus facile à oublier. Il nous faut concevoir des organisations commerciales tentaculaires, des systèmes financiers complexes au dessus des lois, des méthodes de management initiatiques pour lui permettre d’exister toujours. Voilà, j’ai bien l’impression que ce système de rapports ne disparait pas. Ceux qui ne veulent pas le subir ne peuvent que s’éduquer, travailler le déniaisement, l’amélioration du radar. C’est sur ces rails là que je roule désormais.