March 17, 2010

1h20 dans le cerveau dérangé Michael Ruppert.

En 2001, lors d’un interrail en Espagne, nous avons rencontré un français dans une gare, chauve bedonnant d’une cinquantaine d’année, qui tentait nerveusement d’ouvrir une boite de cacahuètes sans goupille avec ses clefs. Il nous a raconté qu’il était en cavale, suivi par les services secrets espagnols pour avoir découvert une immonde vérité aux ramifications internationales, une histoire dingue. Il affirmait que le couple d’asiatiques assis sur le banc en face de nous l’espionnait et soit disant entendait-il des messages de menaces à son encontre depuis son transistor de radio. Il a enchainé les exemples comme ça pendant une heure. Il s’exprimait bien et tout jeunes que nous étions, nous exaltions à l’écoute d’une si chouette histoire. Puis nous sommes montés dans le train et sommes passés à autre chose. Impossible de me rappeler aujourd’hui quelle était cette vérité que le mec avait révélé.

Michael Ruppert pourrait être le gourou de tous ces traqués du système. Auteur américain, et ex-flic, Ruppert a gagné sa vie en écrivant des livres et en diffusant sur le net, entre 1998 et 2006, des newsletters d’opinion comportant des accusations documentées sur toute une batterie de sujets politiques : guerres, libértés civiles, drogues, économie, commerce international etc. Ses constats sont si forts, et les conclusions qu’il tire sont si alarmantes que Mike Ruppert est rapidement devenu un des chefs de file du mouvement conspirationniste américain. Les adeptes de ses théories voient plutôt en lui un très alerte “whistleblower”.

Parmi ses accomplissements, Ruppert affirme avoir prédit avec deux ans d’avance la crise économique. Bien sur, pendant des années il n’a arrêté de prédire des crises, diplomatiques, écologiques et énergétiques dont on pourrait trouver des manifestations similaires à différentes époques, mais de ce coup-ci il en est très fier. Depuis quelques années, son cheval de bataille est la promotion de la thèse du post-peak oil. La question posée est loin d’être nouvelle : Que va t’il se passer quand le pétrole, sang de la croissance, n’irriguera plus nos sociétés dépendantes ? C’est vers un immense cataclysme qu’on se dirige, la fin de la civilisation telle que nous la connaissons, affirme Ruppert. Carrément oui.

Depuis 2003, il déploie sa thèse et dénonce à une fréquence folle les politiciens et corporatistes qui selon lui ne réagissent pas comme ils devraient face aux destructions à venir. Enchaîner des années durant de telles condamnations est un coup d’épée dans l’eau sans une très haute dose de crédibilité, et Ruppert s’emploie donc à prouver, à longueur de blogs et de livres qu’il n’est pas de ces théoriciens fantasques. En sortant Collapse fin 2009, Chris Smith, réalisateur du premier film sur les Yes Men, lui fournit son plus puissant haut-parleur.

Assis seul face à son intervieweur et un lot de caméra circulaires, servi par un montage léché, et une musique à haute teneur dramatique, l’homme explique les tenants et aboutissants du collapse attendu. Dans une première partie, Smith s’attelle dans ses questions et dans le montage à crédibiliser son sujet au maximum, puis laisse le message agir. L’effet recherché est le même que celui que notre bedonnant de l’interrail voulait provoqué sur nos jeunes caboches : le “wow moment” cher aux conférences TED, cette impression que les choses s’emboitent et découvrent un pan saisissant de vérité ignorée. Cet effet est même habilement mis en abîme dans une séquence mémorable du film que j’ai extrait. Ruppert évoque l’espoir suscité par Obama puis soudainement…

Plus qu’à Loose Change, Zeitgeist ou The Secret, dont l’esprit méfiant n’arrivera pas à extraire d’arguments suffisamment solides, Collapse fait penser à The Shock Doctrine. Dans ce très épais essai, dont une adaptation en documentaire vient de sortir en France, Naomi Klein, l’auteur de No Logo, explique que les néo-liberaux issus des courants de pensée de l’école de Chicago, (Hayek, Friedman), profitent depuis les années 60 des chocs subits par différentes peuples, pour étendre l’idéologie prônant une libéralisation totale des marchés. Des chiliens avec Pinochet, aux Irakiens avec Bush, l’auteur fait le lien entre plusieurs dizaines d’années de dictatures et de répressions à travers le globe, en trouvant les ressemblances dans les réponses économiques qui ont suivi ces chocs. Ce goût pour la profondeur du travail d’enquête etcette capacité qu’a Klein à lier les points, on les retrouve à l’identique chez Ruppert.

La majorité d’entre nous verra en ces auteurs de talentueux paranos et passera à autre chose, oubliera les arguments qu’ils ont mis des années à nous étaler sous les yeux. J’ai personnellement suffisamment de respect pour de tels travaux pour avoir l’honnêteté d’admettre qu’ils ont l’un et l’autre réussi à m’interroger. En tout cas assez pour que je garde leur message vivant dans un coin de tête. “L’information permet la résistance aux chocs, armez vous” prévient la base line.

February 14, 2010

Tes mots pour me convaincre.

Tok pisin bilong yu tasol, expression pidgin. Littéralement “Seuls tes mots pour me convaincre”, ou “Je te fais confiance”.

J’ai déjà pas mal parlé de ça, rédigé trop tôt quelques posts, effacés depuis. En 2007, j’ai passé quelques mois en Océanie, pour voyager, me prendre un peu en main après les études, initier un projet ou deux, voir du pays. Je n’en ai pas gardé grand chose d’autre que  le souvenir de deux expériences, l’une et l’autre un peu perturbantes. Leur proximité dans le temps, deux mois d’écart, aurait dû me marquer sur le coup, mais non, je ne me rend compte de leurs ressemblances qu’aujourd’hui. Elles constituent deux étapes importantes d’une sorte de parcours déniaisant de réflexion générale sur les relations inter-personnelles. Je n’ai pas vu la lumière, loin de là, mais je voulais quand-même les raconter correctement, séparément, depuis longtemps. Je ne sais pas si ça interressera grand monde, mais je m’en carre, je vais les raconter ensemble ici, dans le détail.

Un commercial humain.

Début 2007, nous atterrissons avec un ami à Brisbane, à l’est de l’Australie. Nous dégotons rapidement une guest-house où s’installer un mois ou deux, le temps de faire quelques milliers de dollars pour se louer un van et bourlinguer tranquillement par la suite. J’ai en plus de mon côté un autre objectif : j’ai envie de réaliser tout seul un documentaire, de l’écriture à la post-prod. Quelque chose de perso, pour l’expérience et pour me vendre. Je n’ambitionne pas d’envoyer mon film à Sundance, mais j’ai envie de me prouver que je pourrais aboutir seul un gros projet, en mettant de mon côté les avantages d’être dans un pays lointain, et de me laisser toucher par une histoire dont je serais l’unique conteur. J’ai donc amené un caméscope et un micro, me disant que dès que je trouverais telle histoire, je me lancerais.

Pour l’heure, la guesthouse est pleine d’une vingtaine de jeunes originaires de partout et je sympathise rapidement avec un allemand, Alex. Alex est une sorte de gendre idéal : champion de pocker, magicien hyper habile, un anglais parfait, une tchatche de fou, et beau gosse de surcroit. Et il me propose un boulot.

C’est un travail de commercial, rémunéré à la commission, mais je n’ai pas à m’en faire. Si je respecte toutes les étapes, je peux toucher, comme lui, l’équivalent de 1000 euros la semaine, easy. Et puis la vente directe, c’est la loi des grands nombres, plus tu fais de tentatives, plus tu gagnes. Suffit d’être motivé et patient. Je suis loin d’avoir une mentalité de commercial, mais ça me fera toujours travailler l’anglais, me dis-je. Et puis le mec est convaincant, et je n’ai pas d’autre option. Je marche.

Seul pré-requis, aller bosser sappé. Je n’ai pas encore gagné un rond et je n’ai pas trop de blé, mais pas grave, je m’achète costard, cravates et chaussures pas chères et postule. Mon anglais est suffisant, et j’ai été correctement briefé, ma motivation semble leur convenir. Le rendez-vous est pris pour le lundi d’après, pour une première session de formation. Il me fallait un job, j’en ai un, je suis content. Aucune garantie d’être payé un jour mais au moins quelque part où tenter de l’être.

C’est le Cobra Group qui m’emploie. Le Cobra Group est le leader mondiale de la vente directe, de commercial à particulier, à la Benoit Pooelvorde dans les Portes de la Gloire, mais à l’anglo-saxonne. Tu travailles avec une dizaine de commerciaux pour une toute petite entité dont tu n’es pas salarié, car tu n’es que contractant, c’est ton boss l’unique salarié. Par contre, tu touches une commission sur ce que tu vends, et ton boss aussi, une plus grosse. Moi je vais vendre des cartes American Express dans les aéroports, mais ça peut être tout et n’importe quoi, des œuvres d’art en porte à porte, aux charities dans les avenues des centres-ville.

Le Cobra Group a élaboré la méthode dite du “Human Commercial™”, qui a été efficacement opérée sur moi dès qu’Alex a entrepris de me convaincre. C’est une optimisation ultra rationnelle du montant de tune que qu’on peut obtenir d’une session de tchatche avec quelqu’un. Une formule pour vendre, au maximum de son prix, un stylo bille au patron de Bic. La méthode est même censée être plus efficace pour faire acheter un produit que n’importe quelle campagne de communication, mail, radio et même tv. Sans entrer dans le détail, elle consiste en une chiée d’étapes d’apprentissage, de principes hyper rationnels, de rituels de vente, de niveaux d’expérience. Et quand est atteint un nouveau palier, (en nombre de ventes), le boulot consiste à enseigner les rudiments au palier d’en dessous. Tout est étudié, et l’époque ou sourire et pitcher en même temps te donnait l’air stupide, est rapidement oubliée.

Le matin, les différents commerciaux se retrouvent à 7h00 dans les locaux, tous ostensiblement costardés et rasés de près. Une techno criarde t’explose les tympans et le boss hurle le nom du premier vendeur de la veille, James ou Brett, et avec un air de présentateur tv, sonne une cloche pour que les autres équipes soient aussi au courant, et tentent de dépasser James ou Brett ce jour-là. Car ce jour là, ça tombe bien, il y a une prime encore plus grosse pour le premier vendeur.

Et puis les équipes se rendent alors dans les centre commerciaux, ou comme moi dans les aéroports de la ville, accoster de riches voyageurs pour leur vendre la carte American Express Platinum dont ils ont besoin.

L’Australie est un pays grand comme un continent, tout le monde y prend l’avion pour la moindre visite de famille. Bien sur, tout le monde n’est pas riche, mais en Australie pour plusieurs raisons, il y a beaucoup de gens aisés et crédules à qui c’est plutôt facile de vendre une Amex, qui leur permettra de gagner plein de miles dès qu’ils dépenseront des dollars. Et donc moi aussi, sans aucune experience, j’ai réussi à vendre une certaine quantité de cartes en plastique pour hauts revenus.

Mais c’est surtout la sophistication, familière et particulière à la fois, de l’organisation du Cobra Group, qui m’a impressionné. De la même manière que j’ai moi contracté avec une petite entité au dessus, la petite entité contracte, comme des dizaines d’autres, avec une plus grosse au dessus d’elle, qui elle même contracte avec le siège du Cobra Group, qui touche un bénéfice sur chaque vente sans garantir rien d’autre en retour qu’un label de marque, et un produit à vendre.

Et donc, plus le niveau des gens que tu forme s’élève, plus tu t’élève toi dans la pyramide, jusqu’à un certain point. Des rumeurs folles courent sur les dirigeants du Cobra Group, le sommet de cette pyramide : des revenus colossaux, des mecs de pas 25 piges qui sont devenus millionnaires en quelques années, certaines de ces histoires figurant parfois au sommaire du magazine interne du groupe.

Pour ma part, j’ai gravi deux échelons et puis trois semaines après mon arrivée, je me suis cassé. Je n’arrivais à vendre qu’aux crédules, ce qui ne me suffisait pas à gagner suffisamment pour apaiser cette sensation d’entuber. Plus envie de sourire non-stop, de ne jamais pouvoir se plaindre, de dépenser une énergie incroyable juste pour montrer combien t’en a à revendre, de faire semblant d’être pote avec des gens dont le but n’est que de faire des quantités astronomiques de tunes parce que ils croient que pour eux aussi c’est possible. La curiosité passée, plus envie de se renier, en somme.

Je vous passe les exemples de ceux qui ont commencé à moins sourire, ou faire le début d’une remarque sur les horaires, qu’on a bouté hors du système du jour au lendemain, pour éviter que la pomme pourrie ne contamine le panier.

Selon Alex, ceux qui ont tenter de faire du Cobra en France se sont pété les dents. Exporter un tel concept dans ces pays pleins de râleurs et de syndicats est naturellement bien plus difficile en soit que, disons, de l’exporter à Singapour, ou dans ces pays d’Asie où les nouveaux riches courent derrières les artefacts de la richesse. Alex s’en est donc allé avec son boss tenter sa chance en Irlande, autre pays en plein boom. Grand bien leur fasse, moi je me suis rabattu sur une usine de conditionnement alimentaire nauséabonde, où pendant un mois et demi de cassage de dos, je me suis fait plein de pépettes. Et je n’ai jamais rien tenté de vendre à un particulier depuis.


Helen, la bienfaisante.


Retour à la guesthouse. Un jour, Julia, la tenancière, me parle de sa tante Helen, soixante ans, qui vit en Papouasie Nouvelle Guinée, au nord de l’Australie. Helen s’est toujours occupée des gens autour d’elle, m’explique Julia, et a donc décider de s’investir en politique il y a quelques années. Elle s’est même présentée aux dernières élections législatives, 5 ans plus tôt, et y est arrivée troisième sur une vingtaine de candidats députés.

Julia m’explique la situation du pays : depuis 32 ans qu’elle a accédé à l’indépendance, la Papouasie retourne doucettement là d’où l’avaient tiré des années d’administration étrangère : le développement zéro, un état “proche” de la nature. Une des causes principales de cette régression est simple à comprendre : des politiciens inexpérimentés, accédant au pouvoir pour la première fois, se laissent tenter par l’argent facile de la corruption et s’enlisent dans un confort à l’autre extrémité de la condition de la majorité des habitants du pays. Et alors que certains n’ont encore jamais vu de blancs, eux se barricadent dans des maisons bardées de caméras de surveillance sur des collines privatisées de Port Moresby, dans une dynamique sociale bien connue des pays en voie de mauvais développement.

Julia me raconte qu’Helen n’est pas de ceux là, qu’elle a toujours vécu de peu de choses, entourée de villageois. Elle me conseille d’y aller, pour mon documentaire, me dit qu’Helen m’accueillera, que je pourrai faire le tour des villages avec elle, pour sa campagne lors des prochaines élections dans quelques mois, que je découvrirai pleins de choses que je n’imagine pas. La nana est convaincante, et je n’ai pas d’autre option, j’achète mon billet.

Me voilà quelques mois plus tard survolant la grande barrière de corail, dans un avion pour Port Moresby. Pour l’anecdote, personne ne sait que je suis là, et le mec a côté de moi me parle du paludisme, qui provoque souffrances et morts en quantités statistiquement respectables, des dangers à emprunter les nationales, des racailles dans les rues de la capitale. Pendant ce temps, le petit zinc fais des tours hyper serrés au dessus de la piste en émettant des bruits étranges. Je perle un brin.

Je dois avouer à ce niveau là de l’histoire, que naïvement, je croyais m’empreindre en Papouasie d’une sorte de sagesse, d’une supériorité des valeurs naturelles, dans un pays ou subsiste encore une tradition tribale vivace.

Eh bien je n’ai pas expérimenté grand chose à ce niveau là. J’ai suivi Helen chez elle et dans tous ses déplacements pendant trois semaines. J’ai cru mourir sur une barque à moteur en plein océan, j’ai roulé des heures avec un opossum étouffant dans la boite à gant devant moi, j’ai tiré mon premier coup de feu, tuant un corbeau innocent, j’ai mangé du crocodile et de la tortue, j’ai fumé des cigarettes dans du papier journal et du cannabis de la jungle, bu de l’alcool frelaté, rit avec un politicien corrompu, effrayé de ma couleur de peau de jeunes villageois. J’ai aussi ressenti ce basique problème de conscience de celui qui apprécie pour la première fois une condition autre, ai ignoré nombre des sollicitations, pourtant souvent louables, qu’ont certains pour le blanc dans un pays de noirs. Et malgré mes efforts, je me suis souvent écouté parler avec supériorité à mes interlocuteurs autochtones. En bref, j’ai vu plutôt descendre que monter mon curseur de mec moralement respectable.

Mais devinez quoi : en Papouasie si vous êtes blanc et/ou éduqué, et pas trop timide, vous êtes quelqu’un de rare. Vous ne saurez sans doute pas construire une cabane le premier jour, mais vous saurez rapidement convaincre un bon nombre de gens, quelque soit votre but, encore plus facilement que n’importe quel voyageur australien crédule. Moi, il ne me fallait souvent les convaincre que de répondre à mes questions, mais toutes sortes de raisons m’apparaissaient, chez certains, de tirer parti de leur prochain, et ils ne s’en privaient pas.

Il y a beaucoup de bonté chez les papous, surtout là ou j’étais. Une bonté touchante, j’en avais la larme en partant. Mais la bonté naturelle du paysan cultivant ses patates pour en troquer contre un poiscaille, n’entre pas en ligne de compte dans la tête du politicien local décidé à lui extorquer une partie de son terrain contre rien, afin d’y construire une maison par exemple. La bonté naturelle de beaucoup de papous ne les aide pas à développer leur pays, bien au contraire.

Helen m’est vite apparue fidèle à la description qu’en avait fait sa nièce. Elle a créé une association pour aider les villageois de Nouvelle Irlande à gagner en autonomie. Elle leur ramène régulièrement des médicaments de la capitale. Son programme électoral, bien que naïf, est empreint d’une juste ambition. Elle a beaucoup et ne vit avec pas grand chose, et elle aide, dans les problèmes du quotidien, une quantité considérable de gens, dont beaucoup dressent d’elle un portrait dithyrambique.

Mais voilà, elle a fait fortune en vendant des munitions et en tenant une salle de jeux. Elle fait travailler 24/24 plus d’une vingtaine de gars contre gite et couvert, et quelques balles de fusil pour chasser le crocodile. Et c’est elle qui, désireuse de se faire construire une maison de repos, a acheté pour deux cent dollar la moitié d’une île de cent mètres de diamètre à une famille insulaire. Mais ne lui jette pas la pierre, donc.

J’ai fait un documentaire de tout ce que j’ai vu à ce sujet là bas. Bien qu’un peu amateur, il constitue mon premier gros projet, et m’emplit conséquemment de fierté.

Et puis à mon retour, j’ai fait mon entrée dans la vie active.  J’ai noué et rompu des relations amicales, amoureuses, et professionnelles. J’ai découvert comme beaucoup le jeu des influences sur le net. J’ai entrepris d’autres projets documentaires. Eh bien tout ça participe à cette même réflexion et me rapproche du même constat :

C’est une farandole ordinaire et universelle de forts et de faibles, de convaincants et de convaincus. C’est tout un système complexe de relations de domination entre personnes, invariablement promu. Ce sont des dynamiques qui existent pareillement en famille, entre amis, dans les pays riches et dans les pays non développés, sur Internet.

Je crois qu’à l’âge que j’avais, on ne connaît que de loin cet état de fait, je ne crois pas qu’on en soit pleinement conscient. Je crois que plus on se développe, plus le système est sophistiqué, et plus il tend soit disant vers l’irréprochable, pour passer entre les mailles légales ou conventionnelles, pour s’effacer de notre radar moral de gens éduqués, ou pour être plus facile à oublier. Il nous faut concevoir des organisations commerciales tentaculaires, des systèmes financiers complexes au dessus des lois, des méthodes de management initiatiques pour lui permettre d’exister toujours. Voilà, j’ai bien l’impression que ce système de rapports ne disparait pas. Ceux qui ne veulent pas le subir ne peuvent que s’éduquer, travailler le déniaisement, l’amélioration du radar. C’est sur ces rails là que je roule désormais.

December 23, 2009

Adam Westbrook : L’art de faire la leçon.

Les liens vagabonds d’Eric Scherer, de l’AFP, sont toujours une mine d’or pour qui s’intéresse à l’avenir du journalisme. La pépite cette semaine, c’est Adam Westbrook, jeune journaliste anglais dont la détermination et le spectre des compétences donnent à réfléchir. J’ai tenté en vain d’apprendre l’âge du prodige mais ce n’est en fait pas très important : Adam Westbrook est encore loin de la trentaine et se permet de donner des leçons à la vieille garde du journalisme. Et ça fait plaisir.

Car Adam Westbrook est l’archétype même du journaliste qui n’a pas à s’en faire pour son avenir, et ils ne sont pas légion dans cette position. Le jeune homme a en effet mis une par une les billes de son côté :

  • Positionnement au centre des flux. Adam Westbrook est actif sur son blog depuis 6 ans, et écrit aussi ailleurs (journalism.co.uk et Duckrabbit).  Il tweete, réseaute, se vend. Il s’expose ainsi par tous les moyens à l’information, aux réflexions et aux opportunités, qu’il partage ensuite avec enthousiasme. Une motivation qui devient de plus en plus un minimum aujourd’hui.
  • Compétences techniques. Audio, vidéo, pourquoi de se spécialiser quand on peut tout faire ? Le jeune diplômé peut travailler en radio, en TV, et surtout sur Internet. Il en mesure de maîtriser la chaîne d’un bout à l’autre. Quand on s’y met, ce n’est aujourd’hui ni très cher, ni très long. Mais il faut s’y mettre.
  • Compétences artistiques. Cadrage, montage, habillage, Adam Westbrook a compris l’importance de l’esthétique dans ses travaux. Avoir du goût et s’évertuer à le développer toujours, ça fait la différence.

  • Paire de couilles.  Quand on maîtrise les trois points précédents, c’est permis d’oser, mais tout le monde ne le fera pas. Lui s’en fout d’apparaître prétentieux, il se met en scène, donne son avis et plus encore, fait la leçon.

On vit je crois une de ces rares époques ou la jeunesse maîtrise mieux que les seniors des pans entiers des chaînes de production de valeur. Le Hollywood-ready Zuckerberg n’est à peine que le grain de poussière le plus visible d’une génération qui peut se permettre d’expliquer aux vieux comment la machine fonctionne. La machine, ça fait dix ans que les jeunes jouent littéralement avec, alors que les vieux pendant ce temps-là produisaient pour payer les factures. Aujourd’hui en âge de produire eux aussi, les jeunes adaptent le jeu aux réalités actuelles, les meilleurs réussissant ce que beaucoup de vieux, dans l’application de grilles de lectures vieillottes, échouent ne serait-ce qu’à comprendre.

Dans un article du NY Times, le plus très jeune journaliste David Carr se fait à cette réalité (citation trouvée chez Jeff Jarvis) :

Meanwhile, journalism schools are no longer content just to teach the inverted pyramid. A few weeks ago, I was at CUNY’s graduate school of journalism to help judge presentations from more than a dozen teams of young media entrepreneurs. There were some clunkers, as there always are, but there were also some scary good, real-world proposals from students who don’t have to think out of the box because they were never in one to begin with.
I tried to be courteous and deferential, partly out of a small fear that I may work for one of them someday. There are worse places to end up.

En matière de journalisme, il existe de nombreuses compétences que, dans une logique séculaire, les praticiens de longue date peuvent enseigner aux jeunes. Mais il y a de plus en plus de compétences aujourd’hui qui renversent cette logique, et font légitimement descendre l’âge minimum d’exercice du pouvoir. Plus légitimement en tout cas que chez un Jean Sarkozy.

Je suis pour ma part loin du nombre d’accomplissements d’Adam Westbrook, mais c’est pour découvrir ce genre de pépites que je surfe pendant des heures. Ça m’inspire.

December 20, 2009

La fin du ton journalistique et l’avènement de l’auteur.

Elle a déjà bien tourné la petite leçon de formatage de Télérama mais je vous l’embedde quand-même.

 

Et on en convient, elle voit plutôt juste : devant la plupart des reportages tv, j’ai moi aussi l’impression d’être pris pour un con, et depuis de nombreuses années. Ce n’est donc pas que le choix des sujets qu’on retrouve dans les JT des différentes chaînes qui s’uniformise constamment, c’est aussi quantité de détails formels : structuration, effets de transition, choix musicaux, lieux communs. Le journalisme à la télé, à quelques exceptions près, tend dans la construction de majorité de contenus d’information vers le reportage Envoyé Spécial ou Zone Interdite, avec tout ce que ça implique. C’est même un des objectifs les plus répandus parmi les jeunes diplômés qui se lancent dans le journalisme TV : réaliser et diffuser un reportage pour une de ces émissions “nobles”.

Quand j’étudiais le journalisme, j’avais interrogé mes profs sur les raisons pour lesquels ce ton s’était imposé. “T’inquiète, tu imite et ça ira” me rétorquait-on. La réponse n’était pourtant pas si compliquée. Si le ton du journaliste est abrutissant, c’est parce que la télé, en parfait exemple d’un média de la rareté, doit fédérer large pour exister. Il faut parler au plus abruti d’entre les téléspectateurs pour que tous comprennent, adhèrent et restent pendant la pub. Et on le sait, si il y a bien un langage que le plus abruti (en fait c’est une abrutie, on l’appelle “Madame Michu”) comprend, c’est celui des émotions. Alors on parle lentement, on insiste sur certains mots, on dramatise, on transforme le réel en jolies ou tragiques histoires, et on en fait plutôt trop que pas assez, quitte à rogner un peu sur la déontologie, qui ne pèse pas lourd face à l’audimat (lire “l’Audimat à Mort“). Les exceptions sont nombreuses, et on est mieux lotis en France qu’ailleurs, mais quand bien-même c’est une tendance lourde.

 

Et de fait, ce ton s’est tellement imposé qu’on ne sait effectivement même plus pourquoi il faut l’utiliser (voir le mec au dessus qui, franchement, dit de la merde). Dans le rush de la construction de l’information, pas le temps de s’interroger sur  la façon de la communiquer. On imite et ça ira. Et je l’avoue, je me suis moi-même laissé emporter par la facilité de nombreuses fois. On connaît, c’est simple, pratique. C’est un no-brainer.

Mais on voit de plus en plus clairement que cette tendance est amenée à s’estomper. Avec Internet et la baisse des coûts de production, le contenu vidéo d’information rentre lui aussi dans l’économie de l’abondance, allongeant la longueur de la traîne et abaissant sa tête. De plus en plus de contenus éclatent l’information en fonction de niches d’audience de plus en plus diverses. Et il est donc bien probable que le journaliste audiovisuel multimédia, qui ne s’adresse plus à 18 millions de téléspectateurs, mais au mieux à quelques dizaines de milliers d’internautes, change la forme de son discours. Le format unique est en passe d’être détrôné.

Évidemment, il y a aussi des contraintes pour les contenus vidéos d’information sur le net (la première étant, bien sur, le manque de thune). Mais la plupart sont contrebalancées par les possibilités offertes par le média. S’il faut rester court, plus besoin de tout mettre dans une vidéo : On l’agrémentera avec pertinence de texte, d’infographies, d’interactivité (lire Alain Joannès pour tout ça). De plus comme son audience est réduite, sélectionnée et souvent plus proche, dans le temps notamment, le journaliste peut s’y adresser avec une plus grande liberté de ton. Si les blogs influent déjà (très lentement, ok) sur l’écriture journalistique, on commencent à voir que les vidéocasts influent eux aussi sur les vidéos d’information.

En fait les choix d’élaboration d’un contenu sont devenus tellement nombreux, et les publics tellement variés, que le journaliste qui veut grandir professionnellement sur le net ne devrait plus se contenter d’imiter. Il lui faut être original, faire des expérimentations, oser, y aller à l’intuition, multiplier ses références, et voir si ça réagit. Il lui faut devenir un auteur, à savoir si on en croît Wikipédiaune personne qui a fait une création originale manifestant sa personnalité“. Le tout en respectant bien sur le dernier repère immuable, la déontologie.

De là, des tendances formelles émergeront, émergent déjà (les webdocus type diaporama sonores, le motion design d’information) mais elles seront bien plus nombreuses que celles de la TV d’aujourd’hui. Mieux, les tendances du net influeront encore plus, espérons-le, sur les tendances des médias traditionnels, où les choses évoluent depuis quelques temps déjà vers plus d’originalité. Bien sur il y aura toujours des contenus destinés au plus grand nombre, la tête de la traîne ne disparaîtra pas. Mais je me plais à penser que, sur le long-terme, plus il sera exposé à une large variété de contenus, plus le grand public refusera qu’on lui parle comme à un demeuré.

December 13, 2009

La fin d’un groupe de presse, et pourquoi les blogs ne sont pas morts

Le journaliste informatique canadien Nelson Dumais titrait “Le phénomène blog tire à sa fin” son post du 24 juillet 2007.  Date annoncée du décès : possiblement en 2009, au plus tard en 2010. Maintenant quoi.

Nelson Dumais est donc journaliste en technologies de l’information. C’est son métier qui est mort et ce n’est presque pas qu’un effet d’annonce : journaliste informatique pour une publication orientée grand public, ça n’a plus beaucoup de raison d’exister (le blogueur Narvic l’explique parfaitement bien). Inutile de designer une fois de plus le coupable, on le connaît. Un blogueur un peu capable saura, comme un journaliste produire, diffuser, analyser et commenter une info, techno ou autre. Il l’aura juste fait bénévolement, ou presque.

J’ai vécu de l’intérieur une manifestation tout à fait représentative de l’extinction de l’espèce en cours. Embauché en début d’année 2009 par le groupe Volnay (SVM, SVM Mac, PC Expert) pour participer à la création d’un média en ligne d’informations “technologies”, j’ai assistée en direct à la fin de l’agonie et aux derniers soubresauts du groupe. Entre 2005 et 2008, le magazine SVM a perdu plus de 12% de son lectorat, et ça s’accélère en 2009, avec des répercutions évidentes sur les rentrées publicitaires. Autant vous dire que depuis quelques années, ça tire un peu la gueule dans les rédactions.

Or, le magazine SVM fête ce mois-ci son 26ème anniversaire. Si on peut d’un côté louer le dynamisme de l’équipe dans l’affaire Hadopi entre autre, il est évident que des lourdeurs dans l’organisation de la rédaction, héritée de ces 26 années de publication, ont pesé sur les finances. De plus, parce qu’il fallait sortir un magazine tous les mois, la transition vers le net s’est montré plus compliquée que prévu, a pris du retard, s’est finalement faite en demi-teinte, sans imagination ni prise de risque, et sans la souplesse en vigueur sur la toile.

Érosion du lectorat, mauvaise organisation, auxquels il faut rajouter crise du marché publicitaire et adaptation hasardeuse aux enjeux actuels. Ce qui n’était qu’une mauvaise passe jusque là se transforme en coup de grâce : fin juillet, Volnay dépose le bilan. NextRadioTV, qui détient La Tribune, BFM, RMC et surtout 01Net, se jette sur les magazines, profitant de l’occasion pour ôter de son chemin un concurrent à peu de frais. Prix à payer pour les salariés du groupe : une éviction massive. Sur 57 salariés, n’en seront gardés que 19.

Notre entité, 4 journalistes et un chef de projet, était justement censée permettre au groupe de s’implanter plus efficacement sur le net, à force vidéos et interactivité. Mais le projet est arrivé plusieurs années trop tard, a été scandaleusement mal géré par des gens peu réactifs, et visiblement pas au courant des principes de l’entrepreneuriat sur la toile (et pour cause, les dix dernières années, ils les ont passées à publier un magazine papier plutôt qu’à s’informer pour s’adapter). Notre projet, Next n’en veut pas, sans doute à raison. Trop imprécis et coûteux, donc risqué. On nous licencie. Volnay est liquidé. Les magazines désormais exsangues sont transférés chez Next, et le reste importe peu.

Alors non, le blog n’est pas mort, il contribue tous les jours à tuer son lot de vieux monde. Nelson Dumais le sait bien. D’ailleurs, il lui arrive encore de bloguer, en parfaite inadéquation avec ses prévisions de 2007. Le blog est même une des raison du succès de Twitter, qui lui envoie de l’audience hautement sélectionnée. En fait, le blog est mature. Il n’est vraiment représenté aujourd’hui que par la portion congrue des auteurs de qualité dont l’inspiration est proportionnelle au nombre de (re)tweets qui leurs envoient de l’audience. Bim.

Moi, une nouvelle fois, j’ai envie d’essayer d’être dans la portion.